Mon nom te dira tout

Porter un nom, c’est porter son histoire. La connaître et la comprendre, c’est en être digne de le porter avec fierté.

Ironiquement, “Hammal” veut dire “porteur” en arabe.

Ce nom à six lettres dont je vous parle, qui ma foi sonne un peu comique en français, surtout lorsque je suis en douleur, cache derrière lui une histoire douloureuse qui me suivra toute ma vie.

Je porte ce nom depuis ma naissance.
Je vais prendre mon dernier souffle avec ce même nom.
Ce nom, qui m’a suivie toute ma vie est le même qu’ont porté mes ancêtres.
Leur histoire, l’histoire des Hammal, c’est la mienne aussi.
En moi, coule un sang qui a déjà coulé sur les terres rocheuses des déserts turcs, et peut-être même dans ses petits oasis d’eau salée.
En moi, coule un sang qui a survécu et qui me permet de vivre, et de continuellement enrichir l’histoire que porte mon nom.

Je suis née le 8 mai 1996, à Montréal. Le 7 mai 1916, Jean Hammal est né dans une ville Syrienne avoisinant Mardin, celle de ses parents et de ses ancêtres. Cet homme est mon grand-père que je n’ai jamais eu la chance de connaître de son vivant.

Enfant, il s’est installé en Égypte avec les membres vivants de sa famille, là où les Jeunes-Turcs ne pouvaient plus rien leur faire. Comme les autres Syriaques et Arméniens, ils ont trouvé refuge sur cette terre d’accueil et s’y sont intégrés comme si leurs racines y avaient toujours été.

Mardin est une ville turque qui fut jadis multiculturelle et qui a connu parmi les plus grands massacres du génocide de 1915. En tant que déracinés, nous grandissons loin de toutes ces terres où ont marché nos ancêtres pieds nus, en sanglots et ensanglantés. C’est alors facile d’oublier, de ne pas y penser lorsque cette réalité est lointaine et reniée.

Auparavant, ça me faisait sourire de découvrir que les ancêtres d’une connaissance venaient aussi de Mardin. Je me disais que ça devait être une petite ville et que nos ancêtres se connaissaient sans doute. Qui sait, peut-être étions-nous cousins, amis, ou voisins?

Adulte et éduquée sur le sujet, découvrir une chose pareille me bouleverse. Je suis maintenant consciente que le nom que porte ces personnes est probablement comme le mien porteur d’une culture, d’un exode, mais surtout d’un génocide. Alors, je verse des larmes de joie parce qu’en les regardant je sais que les histoires que portent nos noms ne se terminent pas au génocide. Ces larmes qui coulent sur mes joues, comblent le sang de nos ancêtres qui a coulé sur les mêmes terres.

Nous voilà à Montréal, un siècle plus tard, dans les mêmes écoles, les mêmes endroits et les mêmes cercles d’amis, portant les mêmes noms que ceux qui jadis vivaient à Mardin, terre de nos ancêtres… Ces Jeunes-Turcs n’ont pas réussi à nous séparer, à nous éradiquer et à nous faire oublier cette mémoire commune que portent nos noms.

Récemment, je suis tombée sur un livre qui porte à la fois le nom de la ville des Hammal, Mardin, et la date qui marque l’événement qui les a poussés à la fuir, 1915; “Mardin 1915” d’Yves Ternon.

En lisant ce livre, je pensais simplement apprendre un peu plus sur le génocide et sur la ville de mes ancêtres. À la place, j’ai pu lire des récits sur la mort de nombreux Hammal à Mardin sous les balles et les sauvageries des Jeunes-Turcs.

Au fur et à mesure que j’achevais ma lecture, cette œuvre littéraire avait cessé d’être un livre historique; ses dires étaient devenus personnels. C’était les récits de ceux qui ont autrefois porté mon nom  et qui ne l’ont pas échappé belle comme mon grand-père. C’était les récits de ceux dont la lignée s’est terminée en un tir.

Ces récits ne sont pas les miens simplement parce qu’ils viennent de Mardin, mais parce que les personnages de ces récits ont vécu et sont commémorés avec le même nom que je porte depuis ma naissance.

Il y a quelque chose de très puissant dans savoir d’où l’on vient et de comprendre le passé du nom que l’on porte tous les jours. En lisant sur la famille Hammal, il est inévitable de tomber sur des livres à propos du génocide de 1915. Alors en portant le nom Hammal, je lui donne une fin plus heureuse qu’un génocide. Je lui donne une chance de revivre. En comprenant son passé, je me pousse à lui donner un meilleur futur.

Dans 100 ans, le nom Hammal portera les mêmes histoires qu’il a toujours portées. Ce qui est arrivé aux porteurs de ce nom en 1915 restera gravé sur notre nom et sur ceux qui le porteront.

Nous sommes de nombreux Hammal à contribuer aux histoires que porte notre nom, et cela grâce aux terres qui nous ont accueillis, aux peuples qui nous ont tendu la main dans les moments difficiles, comme les Égyptiens, les Syriens et les Libanais dans notre cas.

On entend souvent dire des Arméniens qu’il faut cesser de penser à un génocide qui date d’un siècle. Au contraire, Il ne faut pas oublier. Oublier tous ces crimes, c’est dire à voix haute que l’on peut aussi ignorer tous les crimes d’aujourd’hui; des crimes qui persécutent ceux qui ont autrefois ouvert les bras aux réfugiés, dont mes ancêtres.

Il faut reconnaître le tort qui a été commis contre les chrétiens en Turquie de 1915, ce crime contre l’humanité.

En 1915, il y a eu un génocide et celui-ci a directement touché des membres de ma famille. À ceux qui ne croient pas en l’existence de ce génocide. J’ai le nom pour le prouver. Mon nom te dira tout. Et qui sait, peut-être que le tien te dira la même chose.

PS:  N’oublie jamais que ton nom te dira tout si tu cherches à le comprendre.

À tous ceux qui veulent plus en savoir sur leur nom, on a accès à un outil très puissant et gratuit qui s’appelle l’Internet, et il y aussi quelque chose qu’on appelle “des livres”…

Mentions de l’auteur:

Avant de lire, vous devez comprendre que j’ai longtemps vécu dans l’ignorance de ce que mon nom de famille représentait. Enfant, je n’ai pas cherché à comprendre. À travers les années, j’ai commencé à m’intéresser à mes racines.

J’ai réalisé que je pouvais avoir des réponses à toutes mes questions sur mes origines italiennes, brésiliennes, libanaises et syriennes, mais l’histoire derrière “Hammal” demeurait un mystère pour moi. J’ai commencé à mettre les multiples petits morceaux d’informations que j’avais sur mes racines Hammal ensemble. J’ai alors compris que mon grand-père paternel est né lors de cette “tragédie de 1915 qui a tué 1.5 millions de personnes en Turquie” et que de trop nombreuses autorités, incluant la Turquie, refusent de reconnaître cet événement marquant pour ce qu’il a vraiment été: un génocide.

 

 

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2 Comments

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  1. Je ne trouve pas le livre de yves ternon. Mardin 1915. Can u help me

    Roger

    >

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